Plus de 143 000 personnes ont défilé dans les rues de France le 1er mai. C’était en effet la fête du travail. L’occasion pour les syndicats et les partis de faire valoir leurs revendications. Le 1er mai, c’est aussi la fête de saint Joseph, artisan et travailleur manuel. Le travail est-il si important pour l’Église catholique ? La question est posée à Monseigneur Christophe Dufour, dans Parole d’évêque.


Augmentation des salaires, moins de précarité, plus de sécurité, peur du chômage, réforme des retraites… On a entendu le premier mai les revendications des travailleurs. Le domaine de l’emploi et du travail est toujours un sujet sensible ; on éveille les passions à chaque tentative de réforme. Le travail est-il une punition de Dieu ?

Tout d’abord, lorsque Dieu a créé les êtres humains, Il a dit : « Cultivez la terre, développez-la ; je vous ai tout donné pour que vous transformiez, que vous soyez comme co-créateurs avec moi ». Donc le travail n’est pas une punition. C’est la « finalité terrestre » de transformer, de continuer la création de Dieu. En revanche, après le péché [originel ; NDLR], Dieu dit à l’homme : « Tu vas souffrir ». Cela signifie que le travail deviendra une épreuve. Aujourd’hui, quand j’entends les jeunes qui recherchent un métier, ils ont d’abord envie de trouver un travail qui les épanouisse, qui les rende heureux. Malheureusement, les conditions de travail ne sont pas toujours bonnes : certains travailleurs sont exploités, d’autres sont contraints de choisir un travail parce qu’ils n’en ont pas trouvé d’autres… Il y a effectivement une souffrance dans le travail.

Vous parlez de « finalité terrestre » du travail pour l’humanité. Que voulez-vous dire par là ?

Pour se nourrir, il faut travailler. Pour construire sa maison, il faut travailler. Pour l’existence terrestre, le travail est un besoin mais aussi un accomplissement de ce pour quoi Dieu a créé les choses de la terre : les plantes, les animaux et la matière.

En quoi le travail peut-il être un accomplissement de la personne en elle-même ?

La finalité que Dieu donne au travail est en fonction de ce qu’est l’homme pour qu’il puisse s’épanouir. Ce n’est pas la paresse qui va accomplir l’homme, c’est plutôt une activité dans laquelle il va exprimer tout son génie, son intelligence, sa force, son affectivité, sa beauté, son âme… Il va exprimer tout cela par le travail.

Est-ce un péché de ne pas travailler ?

Malheureusement, certains n’ont pas de travail. C’est plutôt un péché de priver quelqu’un de son travail. C’est un défaut de notre société que de ne pas pouvoir donner un travail à tous ; je suis affligé de voir que notre société française n’est pas capable de donner un travail, notamment aux jeunes qui sont sur le marché du travail. 25 à 30% des jeunes qui cherchent du travail n’en trouvent pas, c’est tout à fait regrettable !

Si le travail est important pour l’Église catholique, le jour de repos l’est tout autant. Quel est le fondement biblique à ce jour de repos qu’est le dimanche ?

Il y a le fondement historique : l’empereur Constantin au IV° siècle a voulu libérer une journée dans la semaine pour un équilibre de vie. Le christianisme apporte donc cela dans l’histoire de l’humanité.

Mais soyons justes, c’est au peuple juif que nous devons reconnaître cette invention, puisque dans le judaïsme : « Tu travailleras six jours et le septième tu te reposeras, comme Dieu, et tu consacreras cette journée à Dieu. » L’Église catholique s’est inspirée de ce commandement de la Bible pour sa propre pratique. Et au lieu de prendre le samedi, elle a pris le premier jour de la semaine, aussi le huitième, c’est-à-dire celui qui nous fait entrer déjà dans l’éternité. Ainsi, nous honorons le Christ ressuscité dans sa résurrection le premier jour de la semaine.

Ce jour de repos signifie-t-il de l’oisiveté ?

C’est d’abord une journée de repos au sens où il faut se reposer en famille, avec le Seigneur, dans la détente, la joie, et ce qui va pouvoir nous faire retrouver du souffle : c’est une journée de respiration. Dans les psaumes, on chante : « Jour de joie et jour de fête ! »

Le dimanche, les croyants sont invités à se rendre à la messe, est-ce une forme de travail ? Finalement, ne travaille-t-on pas ainsi à gagner son paradis ?

Le commandement de l’Église est : « Tu sanctifieras le jour du Seigneur ». Cela signifie : « C’est ton devoir de vivre ce jour-là des choses saintes et parmi celles-ci, il y a la prière, la charité fraternelle, notamment la charité en famille. » Ce peut être aussi le jour où on se réconcilie…

Quel est pour vous l’organisation idéale d’un dimanche ? Comment organisez-vous vos dimanches, Mgr Dufour ?

Alors évidemment, le dimanche je suis en paroisse. Je dis toujours : « Le dimanche, il y a la messe et la kermesse », parce qu’à l’origine, la kermesse c’était ce qui suivait la messe. Aujourd’hui, il y a malheureusement des fidèles catholiques qui arrivent toujours 5 minutes en retard et qui sont très pressés à la sortie de la messe pour rentrer chez eux et faire la cuisine, ou que sais-je… Pourtant, j’aspire à ce qu’après la messe, il y ait la rencontre du peuple de Dieu. Quand il y a un petit apéritif convivial ou un repas partagé, c’est mon grand bonheur ! Et je crois que les plus heureux dans ces moments – là ce sont les enfants. D’abord, parce qu’ils peuvent jouer avec d’autres, ils trouvent comme une grande famille avec beaucoup d’enfants. Ensuite, ils savent qu’ils sont en liberté surveillée, puisqu’il y a toujours le regard des parents s’ils s’écartent, et en même temps, c’est une protection ; ils sont en confiance. Et puis, le repas partagé c’est chacun apporte ce qu’il peut, et comme ces enfants sont gourmands, ils vont picorer ce qu’ils aiment bien. Alors, ils font eux même leur propre menu, et c’est un grand bonheur ! Je rêve de dimanches comme ceux-là : premièrement, l’Eucharistie qui nous rassemble, puisque c’est là que nous allons puiser au cœur du Christ la force d’aimer. Ensuite, un temps de vie fraternelle. Et je souhaiterais que ce jour-là, tous ceux qui sont pauvres, qui sont dans le besoin et dans la peine, puissent venir goûter cette joie et cette fête des chrétiens rassemblés. Et s’ils sont dans le besoin, qu’ils puissent être aidés, soutenus. Il y a des épreuves familiales, il y a des épreuves de travail, il y a des épreuves de santé… Que toutes ces épreuves puissent trouver auprès de la communauté chrétienne un soutien le premier jour de la semaine, c’est à dire le dimanche.

Donc, le dimanche est un jour de repos. J’aimerais revenir sur cette dimension du travail puisque le premier mai c’est la fête de saint Joseph, artisan, travailleur manuel, patron des travailleurs… Finalement, on sait juste qu’il était charpentier mais on ne sait pas trop ce que ça a apporté dans l’éducation de Jésus. Avez-vous une réponse à cette interrogation ?

Cela veut dire que Jésus a été apprenti. Il n’a pas simplement été le porte-parole de Dieu son père pendant 3 ans. En revanche il a été, pendant 30 ans, dans une famille où il a grandi. Je pense que Joseph a dû avoir un grand bonheur à lui apprendre son métier. Il y avait à proximité de Nazareth une ville qui s’appelait Sepphoris. Elle avait été détruite et était reconstruite. Vraisemblablement, beaucoup d’artisans de ce petit bourg mal famé de Nazareth étaient requis dans les travaux que la ville nécessitait. Je pense que Jésus a été un petit apprenti avec son père adoptif pour aller réparer des maisons détruites de cette ville.

Quelles sont les valeurs que saint Joseph a pu lui transmettre ?

Je pense que Joseph était un bon père, avec le sens de la perfection dans le travail. Et peut-être avait-il des horaires ; il fallait qu’il se lève le matin pour aller au travail… Et puis aussi savoir trouver la joie. Vraisemblablement, il lui a appris à prier en travaillant, à savoir vivre toutes ces journées dans la présence du Seigneur, de l’Eternel.

Cette dimension du travail telle que l’a vécue Jésus Christ, comment peut-on la vivre nous même dans la vie quotidienne ?

Nous pouvons prendre l’exemple de Charles de Foucaud qui a vécu la spiritualité de Nazareth. On peut aussi parler de la spiritualité des bénédictins : « Ora et labora ». C’est-à-dire, le travail et la prière peuvent donner un rythme à la vie de chacune de nos journées.

Le premier mai, la fête du travail, les syndicats et tous les ouvriers se retrouvent sur les places publiques et c’est aussi pour exprimer un certain nombre de défauts de notre société, même si c’est dans la joie et dans la fête. Et le Pape Jean Paul II, qui a écrit une encyclique sur le travail, a été très sévère sur les conditions de travail dans lesquelles exercent un certain nombre de personnes aujourd’hui sur la Terre.

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