« Les pervers pédophiles sont responsables »

Le 24 février 2019, le pape François a conclu les rencontres consacrées « à la protection des mineurs dans l’Église » par un discours dans la salle royale. Il a évoqué Satan, qui inspire les personnes pédophiles. Le père Jean-François Noël, curé d’Istres et psychanalyste, revient sur ce discours qui a parfois suscité l’incompréhension des associations de victimes. Extrait de son livre – à paraitre –provisoirement intitulé Le plaisir.

Jean-François Noël, prêtre et psychanalyste

On peut se demander pourquoi le discours final du Pape, au terme des journées consacrées à la protection des mineurs, a-t-il déçu certaines associations de défense de victimes. En effet, elles ont cru que le Pape, en tentant d’ouvrir le débat théologie, essayait de disculper l’Église. Pour comprendre la nécessité de ce débat, il nous faut revenir sur ce que cherche vraiment le pervers.

Le pervers jouit de détruire le fondement de la vie

Le pervers veut faire mourir – et c’est sa première jouissance – et cette visée est si effroyable qu’elle dépasse notre entendement, c’est pourquoi nous restons sidérés qu’un homme puisse avoir une telle intention de mise à mort. Prenons l’exemple du pervers narcissique dans un couple, qui sape progressivement l’estime de son épouse ou – de son époux – en jouant justement avec elle. Comme un chat joue avec une souris qui ralentit son agonie pour jouir de son plein pouvoir, le pervers peut, juste après avoir flatté son épouse, l’attaquer avec surprise en se moquant ouvertement ses faiblesses : d’abord tout miel et ensuite absolument glacé. Après lui avoir susurré aussi doucement que possible qu’elle était belle, il profite de cette « ouverture » pour la rabaisser plus bas que terre en la traitant de tous les noms. Ce dont il veut jouir, c’est de son pouvoir de vie et de mort ; c’est en cela que le pervers ne cherche pas d’abord à jouir sexuellement, mais il veut voir la vie s’éteindre dans le regard de sa victime. Et j’ai accompagné suffisant de victimes pour savoir que la personne n’est pas simplement humiliée, mais qu’elle est comme détruite de l’intérieur, comme si son fondement était brisé. Il ne suffit pas de dire qu’elle a perdu toute estime de soi, elle a aussi perdu le chemin qui lui donne accès à elle-même. Quoi de plus fragile en nous que le désir d’être reconnu et accueilli ? Et je retrouve les trois idéaux fondamentaux : beauté, tendresse et vérité qui constituent le socle intime de la raison de son existence.

Le pervers pédophile, lui, de son côté, veut piétiner et abolir l’insouciance et innocence de l’enfance, qu’il juge insupportables. Elles résonnent en son esprit comme une ultime provocation, qu’il a peut-être perdu dans ces circonstances analogues. Mais le plus fréquemment, ce qu’il veut avant tout est d’être le maître absolu de la vie et de la mort. C’est l’envie, au sens le plus large possible, qui motive son action. Il veut kidnapper ce qui le renverrait à sa noirceur insondable. Quoi de plus facile et vulnérable qu’un enfant qui, dans sa générosité, attend et espère de tout son être d’entendre qu’il est beau, digne de tendresse en vérité… On devine l’énormité du projet pervers, qui s’apparente en tout point au projet du diviseur, l’ennemi de Dieu, et le Pape a bien raison de nommer l’œuvre de Satan. On pourrait croire que j’exagère, mais je ne puise pas simplement dans mon écoute clinique mais aussi dans mon expérience personnelle. Ainsi y a-t-il quelque chose de diabolique, qui interroge le mystère du mal, donc il faut quelques données théologiques pour ne pas se perdre dans ce labyrinthe. Mais ce n’est pas sans soulever le problème délicat de la responsabilité.

Le pape ne dédouane pas les pervers, ils sont responsables

Le pervers révèle quelque chose d’indicible et d’incompréhensible du mystère le plus opaque du mal. Alors la question qui vient immédiatement : Est-il pour autant moins responsable ? C’est toute la crainte qu’ont cru entendre les victimes dans les propos du Pape. En inscrivant le pervers dans l’œuvre diabolique, ne peut-on pas penser que François noie le poisson et en même temps, il ne prenne le risque de diluer le niveau de responsabilité du criminel ? Il nous faut prendre un détour peu agréable, et pourtant nécessaire.

Cette question est celle de toutes les victimes des pervers. Et je prends le risque de renvoyer aux questions que l’on a pu lire dans les œuvres des victimes de l’Holocauste. Primo Levi, Elie Wiesel, G. Semprun et bien d’autres savaient « qu’on ne pourrait pas les croire », et on ne peut oublier la sidération qui a saisi ceux qui entendaient les premiers témoins. Aussi est-il besoin de le rappeler que Primo Levi, Bruno Bettelheim, entre autres, vont se donner la mort, rongés de culpabilité d’être des survivants. L’horreur diabolique de la « solution finale » étouffe et déborde l’esprit humain, l’empêche de penser. Et nous savons le temps qu’il a fallu à l’Occident pour prendre la mesure du mal, et pourtant jamais la responsabilité pleine des criminels nazis n’a été relativisée. Mais là encore, une autre question s’impose alors : comment des hommes peuvent-ils choisir en pleine conscience de devenir pervers ?

Les pervers sont si ordinaires, si médiocres, avec simplement au fond d’eux-mêmes, le désir insatiable de pouvoir se venger

Pour aller plus loin dans la réflexion, il faut évoquer la philosophe Hannah Arendt, qui après avoir assisté au premier procès en 1961 d’un nazi à Jérusalem en Israël, sera amenée, à la surprise de tous, à développer le concept de la « banalité du mal ». Que veut-elle dire ? Lors du procès d’Eichmann, tout le monde s’attendait à rencontrer un monstre. Eichmann, qu’on pense être un pur sadique d’une forte personnalité, montre plutôt l’image d’un petit fonctionnaire médiocre. C’est ce qui fait dire à Arendt que le mal ne réside pas dans l’extraordinaire mais dans les petites choses, que commettre les crimes les plus graves – le mal le plus horrible – s’inscrit un ordinaire du quotidien. Rien d’extraordinaire, si ce n’est pas une insondable médiocrité. Les pervers sont si ordinaires, si médiocres, avec simplement au fond d’eux-mêmes, le désir insatiable de pouvoir se venger. C’est la différence entre le pervers potentiel et le non pervers. Nous avons tous ces vengeances en attente, mais chez les pervers, elle est le pain quotidien auquel ils communient attendant l’opportunité. Se nourrir de cette vengeance noire relève du choix de l’homme. On choisit de vouer sa vie à cette vengeance ou, au contraire, on l’inscrit comme vous et moi dans la rubrique des échecs et des regrets. Le pervers lui « consacre » sa vie, c’’est en cela qu’il est tout à la fois diabolique et absolument responsable.

Ce qui veut dire qu’il y a dans le cœur de tout homme un lieu très intime où il peut – ou doit –  ou non consentir à être du côté de la vie ou de la mort. Le mauvais choix ne requiert rien d’autre que l’appât d’une jouissance facile sur fond d’une immense médiocrité. S’y ajoute une envie vorace, celle d’une vengeance qui alimente la haine de la vie. Pour la plupart d’entre nous, le bon choix se fait presque naturellement, justement parce que nous avons été regardés, accueillis, et choyés, et que tout aussi naturellement, nous avons décidé de rendre à l’autre ce que nous avons reçu, même imparfaitement, et ainsi de respecter ces mêmes idéaux chez les autres. Mais il en est certains qui, dans le silence de leur cœur, choisissent le mal, la mort, la destruction. Comme ces criminels nazis qui guettaient l’opportunité de prendre leur revanche sur la médiocrité de leur vie, et choisissait de se « vouer au mal ». Et pour ce faire, pour se venger, de choisir une race afin qu’elle « paye » de leur vie. Ce choix sordide tue toute altérité, c’est la première conséquence, ils deviennent « leur objet de jeu ». Pour les nazis, c’étaient les juifs ; pour les violeurs, les femmes ; et enfin pour les pédophiles, les enfants.

En résumé, le passage par la théologie n’est pas un détournement afin de disculper l’Église, c’est tout le contraire. Le Pape rappelle vigoureusement que suivre le Christ est justement offrir à l’autre, quel qu’il soit, la chance d’être respecté dans sa différence, sa fragilité et que nous sommes envoyés les uns aux autres pour être les gardiens de tous nos frères. Et qu’ayant gravement failli, en prenant la vraie mesure de l’attaque du mal, nous avons à faire pénitence et à réparer…

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