Homélie de Mgr Delarbre – 10 janvier 2026 – Baptême du Seigneur
Homélie de Mgr Christian Delarbre, archevêque d’Aix-en-Provence et Arles
10 janvier 2026
« Alors paraît Jésus ! »
Attention, voici que parait Jésus, comme il est écrit au début du passage de l’évangile selon saint Matthieu que nous entendons pour cette fête du Baptême du Seigneur. Cette expression solennelle ne se contente pas de dire que Jésus arrive près du Jourdain, mais « il parait ». Celui qui est annoncé depuis des siècles, et dont Jean Baptiste prépare la venue, voici qu’il parait enfin. Le baptême du Seigneur est une fête de l’épiphanie, un mot grec qui veut dire la manifestation, l’apparition.
Or, derrière la formule solennelle que rend ici la traduction liturgique « Alors paraît Jésus ! », se trouve un terme grec[1] composé à partir du verbe gignomai qui signifie « naître » et où l’on reconnait une vieille racine indo-européenne comme dans genèse, génération, gène, dont le sens général est la naissance. L’apparition du Seigneur au bord du Jourdain est aussi une forme de naissance. Le Verbe divin a pris chair de la Vierge Marie et s’est fait homme, il est né à Bethléem, et nous avons fêté sa venue à l’occasion de Noël. Dans cette première naissance, par l’œuvre de l’Esprit saint, le Verbe engendré avant tout les siècles est né dans ce monde. Mais voici que nous célébrons comme une seconde naissance de Jésus. Par l’Esprit saint, c’est l’humanité de Jésus qui entre dans la divinité, et par là toute humanité qui est promise à la relation divine. Il est le Fils de toute éternité, il est le verbe engendré avant tous les siècles et il s’est fait homme. Voici que son humanité, né de naissance humaine, est baptisée dans l’eau du Jourdain et revêtue de l’Esprit saint pour naître à la filiation divine. Il ne suffisait pas que le Verbe descendît dans l’humanité, il fallait qu’il l’entraînât au ciel. Voyez ainsi le sens de cette double venue de l’Esprit Saint, la première venue couvrit Marie de son ombre, et le Verbe prit chair. La seconde couvrit l’humanité du Christ de sa divinité et la chair prit divinité. Le Verbe divin a sanctifié les eaux du baptême, comme nous le chantons lors de la vigile pascale en bénissant les eaux baptismales. De celles-ci, ceux qui seront baptisés naîtront de la même nouvelle naissance méritée par le Seigneur. Leur humanité adoptée par le Verbe venu dans la chair, sera élevée à la communion dans la divinité.
Attention, donc ! Voici que Jésus parait. Il ne suffisait pas que le Verbe divin prenne chair et naisse comme un petit enfant, il fallait qu’il naisse comme le verbe manifesté, celui qui parle et œuvre au Nom de Dieu « le Fils bien aimé en qui je trouve ma joie » dit la voix du Seigneur ! Celui qu’il faudra écouter, celui qui est désormais, dans la chair et dans l’histoire, réellement le Verbe fait chair, puisque nous pouvons l’entendre de nos oreilles, puisque sa puissance créatrice et salvatrice nous pouvons la voir à l’œuvre, de nos propres yeux, lorsqu’il guérit les malades, que dansent les boiteux, que ressuscitent les morts.
Il est né en secret à Bethléem. Il fut dissimulé quelques années d’enfance en Egypte, fuyant le roi Hérode. Durant 30 ans, il a vécu caché dans la chair à Nazareth, fils du charpentier. 30 ans de vie cachée pour le Verbe éternel. Né dans la chair, mais le Verbe restait muet. Le bras puissant du Fils de Dieu avait pris corps et membres, mais sa cognée ne frappait que le bois et non les cœurs durs, sa droite puissante érigeait des charpentes, mais elle ne relevait pas encore des paralytiques. Il était en secret l’Emmanuel, qui veut dire « Dieu avec nous », mais il n’était pas encore publiquement Jésus c’est-à-dire « Dieu sauve ». Paraissant au bord du Jourdain, il nait ici à la révélation, inaugurant sa vie publique par un baptême qui annonce que sa vie toute entière sera un baptême, une plongée dans l’humanité déchue pour lui donner sa dignité, une plongée dans l’humanité tombée pour la relever, une plongée dans l’humanité livrée à la mort pour lui ouvrir les portes de la vie éternelle.
Attention, « Jésus paraît ». Et Mon Dieu parait dans son dépouillement et son abaissement. C’est le roi du Ciel et il descend dans le Jourdain, ce fleuve si bas qu’il coule plusieurs centaines de mètres au-dessous du niveau de la mer. Aviez-vous pensé à cela ? Lorsque Jésus parait, c’est au niveau le plus bas de la terre ! Et il descend plus bas encore, dans les eaux du Jourdain, d’où il est écrit qu’il en remonta. Comme il remontera des eaux de la mort, du fleuve des enfers, jusqu’au ciel. Ne fallait-il pas qu’il s’abaisse si bas qu’il n’y a rien de plus bas en ce monde pour être à la portée de notre faiblesse et de notre petitesse ? C’est devant Jean le baptiste qu’il s’abaisse, mais c’est devant ta pauvreté qu’il s’incline, afin de te recueillir en ses mains et de te relever de dessus les eaux. Tu ne peux pas être plus bas que Jésus. Et c’est ainsi qu’il parait, c’est à dire qu’il se manifeste et vient à notre connaissance.
Attention Jésus paraît. Avec Lui, tu descendras dans le baptistère, toi qui te prépares au baptême. Mais ce ne seront plus seulement les eaux du Jourdain qui t’attendent. Mais les eaux de la mort sur lesquelles il marcha avec puissance et domination. Avec Lui tu les traverseras. Ou les eaux de la tempête apaisée. Avec Lui tu seras protégé. Et les eaux du coté percé de Jésus en croix. Avec lui tu seras purifié. Les eaux de ses larmes auprès de son ami Lazare. Avec Lui tu seras consolé. Ou les eaux du soir de la Cène quand il lavait les pieds de ses disciples incrédules et effrayés. Avec Lui tu seras aimé et apaisé. Et les eaux jaillies du côté du temple et ruisselant dans tout le pays de la soif, le désert de ton existence. Avec Lui tu seras abreuvé. Et ce seront les eaux puissantes de la source vive de son Esprit. Avec Lui tu chanteras sa louange et proclameras son Nom.
Amen.
[1] παραγίνομαι, paraître, survenir, dont la forme ancienne est παραγίγνομαι, du verbe γίγνομαι, naître, devenir.
Amen.
Prononcée le 10 janvier 2026, Cathédrale Saint-Sauveur, Aix-en-Provence
Année A