Homélie de Mgr Delarbre – 28 décembre 2025 – Sainte-Famille
Homélie de Mgr Christian Delarbre, archevêque d’Aix et Arles
28 décembre 2025
« Eglise famille »
Lorsque le Verbe divin a pris chair de la Vierge Marie et s’est fait homme il a par le fait même intégré le sein d’une famille. Marie et Joseph bien sûr, qui forment avec l’enfant Jésus la Sainte Famille que nous célébrons aujourd’hui, mais bien d’autres encore : ceux que l’on appelle dans l’Ecriture les frères et sœurs de Jésus, c’est à dire sa large parentèle. Comme lorsque la « sainte famille » s’en va en pèlerinage à Jérusalem accompagné des « parents et connaissances » (Lc 2,44)
L’être humain est en effet, dès sa conception et sa naissance, un être social et la première société qu’il intègre lors de sa venue au monde est sa famille. Il faut entendre ce terme, comme dans les Evangiles, au sens large. La famille est un ensemble de personnes liées par des liens objectifs et permanents, plus ou moins directs ou établis, comme les liens du sang ou ceux de l’adoption, qui engendrent des liens de responsabilité, des liens de protection et des liens affectifs. Une famille n’est pas non plus une société idéale, il en est même ainsi de la famille élargie de Jésus dont il est plusieurs fois question dans les Evangiles. Cette famille fait partie d’un milieu social qui a ses règles et ses normes, parfois contraignantes, au point que l’attitude du Seigneur étonne et choque comme dans l’Evangile de saint Marc qui est particulièrement critique à l’égard des proches du Seigneur. Dans un passage, sa parenté vient pour se saisir de lui « car ils affirmaient : Il a perdu la tête. » (Mc 3,21). Plus loin dans le même Evangile, les habitants de Nazareth sont choqués par l’attitude du Seigneur au milieu d’eux, parce qu’il prêche, parce qu’il prétend avoir autorité sur les choses de Dieu comme le sabbat et la Loi de Moïse et ils disent : « N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Ce à quoi Jésus répondit : « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. » (Mc 6,13). De même il avertira ses disciples qu’ils trouveront obstacles et persécution dans leur propre famille : « Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous » (Lc 21,16).
La mission de Jésus supposera de quitter sa famille, même ses propres et saints parents. Ainsi dès l’épisode du jeune Jésus au Temple. Marie lui fait reproche pour la peur qu’ils ont éprouvée : « Vois comme ton père et moi, nous avons souffert en te cherchant ! » Et lui répondant « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » (Lc 2,48-49). Ou lorsqu’il dira à ses proches venus lui parler : « Qui sont ma mère, qui sont mes frères ? Celui qui fait la volonté de Dieu celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère » (Mc 3,32-35). A ses disciples aussi il dira « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi » (Mt 10,37), et à celui qui voulait le suivre mais demandait d’abord à faire ses adieux à ses parents il lui répond durement : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. » (Lc 9,62)
Dans les lettres des apôtres Paul et Pierre, il sera plusieurs fois question de la famille, des relations entre époux, entre parents et enfants, comme dans le passage que nous venons d’entendre. Mais le chrétien intègre par le baptême la « famille de Dieu » (Ep 2,19 ou 1P4,17) en devenant enfant de Dieu, fils et filles adoptifs du Très haut (Ep 1,5). L’entrée dans la famille de Dieu par le baptême vient transformer la famille humaine du chrétien en « petite Eglise » où les relations ne sont plus tant gouvernées par les usages culturels qui en lient les membres, de manières diverses selon les temps, les cultures, les coutumes, mais par les relations évangéliques. C’est la famille qui est née de Jésus sur la Croix, disant à Jean et Marie: « Femme voici ton fils, voici ta mère ». La famille humaine désormais fondée sur la relation au Christ en est transformée comme l’écrit saint Paul dans le passage de l’épître aux Colossiens que nous venons d’entendre : « Que, dans vos cœurs, règne la paix du Christ à laquelle vous avez été appelés, vous qui formez un seul corps. » Ainsi les membres de la famille exercent leur rôle dans la communauté qu’ils constituent non pas d’abord selon les rôles sociaux que la coutume du pays leur attribue, mais comme des membres d’une famille de Dieu, d’une petite Eglise de baptisés, où tous sont frères et sœurs dans le Seigneur, une famille dont les liens objectifs sont transformés par la relation avec le Seigneur. Ce n’est pas pour rien que les premiers chrétiens baptisaient aussi les bébés, car sans cela, ils n’entraient pas dans la famille de grâce qui est la véritable fondation d’une famille chrétienne, bien plus que les fondations sociales et culturelles communes à tous.
Ainsi, les préventions de Jésus envers la famille humaine qui est la sienne ou celle de ses disciples, procèdent de ce que ces familles ne sont pas encore des familles purifiées par le baptême, en permanente conversion du péché, vivifiées par l’Esprit saint, témoignant et vivant de l’Evangile, petite Eglise réunie par la parole de Dieu et la prière. La famille est désormais une communauté d’amour et d’un amour qui vient de Dieu et s’exerce à la manière du Seigneur, car elle procède de la relation d’amour que le Seigneur, qui est notre père à tous établit avec nous et entre nous. La famille est le premier lieu où s’exerce le commandement du Seigneur : « Tu aimeras Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même ». C’est l’amour de Jésus qui sert de modèle à l’amour humain pour le purifier, le convertir, l’élever en véritable charité, le libérer de ses rapports de domination et faire ainsi grandir la famille dans cet amour, en véritable famille de Dieu, petite Eglise du Seigneur, témoignage de foi et d’amour.
Nous retrouvons alors la Sainte Famille, au terme de cette réflexion. Elle est une famille particulière en cela qu’elle précède la mission du Seigneur, le baptême d’eau et d’Esprit, la pentecôte, le témoignage du ressuscité, la grâce qui est faite désormais à nos familles humaines d’être élevées dans la grande famille de Dieu. Et pourtant elle est déjà une famille qui est fondée par l’amour du Seigneur, et autour de l’amour du Seigneur. Elle préfigure la famille de Dieu toute entière qu’est l’Eglise, famille réunie par l’Esprit saint, et dans laquelle nos familles humaines trouvent leur chemin de croissance et de salut.
Amen
Prononcée le 28 décembre 2025, Cathédrale Saint-Sauveur, Aix-en-Provence
Année A