Homélie de Mgr Delarbre – 24 décembre 2025 – Nuit de Noël
Homélie de Mgr Christian Delarbre, archevêque d’Aix-en-Provence et Arles
Nuit de Noël – 24 décembre 2025
« Alors paraît Jésus ! »
Venez voir Dieu
« Aujourd’hui, vous est né un sauveur qui est le Christ, le Seigneur. » L’annonce solennelle de l’ange aux bergers s’accompagne d’un signe : « Voici le signe qui vous est donné, vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » Il est aisé pour nous de voir en esprit le signe qui leur a été donné. Qui, en effet, n’a pas vu un nouveau-né, ne l’a pas tenu dans ses bras, qu’il soit votre propre enfant nouveau-né à vos yeux étonnés de parents, le petit enfant de vos enfants ou celui d’un parent ou de vos amis ? Quant à l’annonce, elle vient à nous ce soir comme elle est venue aux bergers, transmise de manière fidèle par l’Ecriture messagère. Il nous reste donc à voir, mais à voir à la manière des bergers, pour que nous soyons véritablement transformés par le signe et par l’annonce.
Entre l’aspect formidable de l’annonce, qui vient conclure des siècles de prophéties en Israël, et l’humilité du signe, réside en vérité le cœur du mystère divin qui est ici annoncé et révélé. Le mystère divin ne peut être vu directement, non parce que Dieu est invisible, mais parce que nos yeux de chair sont incapables de voir et notre esprit de concevoir l’Eternel. Que Dieu soit inaccessible ne relève pas d’une limite du Très-Haut mais d’une limite de notre propre nature. Pour voir une réalité, il faut un instrument qui soit conforme à cette réalité. Pour voir les galaxies lointaines, il faut un puissant télescope. Le fait que ces galaxies vous soient invisibles lorsque vous levez les yeux vers le ciel n’est pas une limite des galaxies mais de vos yeux. Ne pas voir les galaxies vous enseigne sur les limites de vos propres capacités. Ne pas voir Dieu nous révèle une limite de la nature humaine. Ce n’est pas que Dieu se rende invisible, c’est que je ne suis pas apte à le voir. Il faut ensuite compter sur le fait que nos regards peuvent se lever vers le ciel, mais il y a tant de lumières parasites qui dispersent notre attention et tant d’obstacles autour de nous que, même avec un très bon télescope, nous sommes empêchés de voir. L’aveuglement de la personne humaine à la réalité divine tient non seulement à la disproportion de sa nature avec la divinité, mais aussi aux obstacles extérieurs qui viennent détourner son attention. Et quand bien même avons-nous à notre disposition un ciel bien noir et piqueté d’une foule d’étoiles et un magnifique télescope, nous demeurons aveugles si nous ne levons pas les yeux au ciel tellement l’aspect quotidien et immédiatement disponible de la voûte étoilée nous a rendu indifférent à sa beauté. Ainsi l’aveuglement qui nous empêche de voir Dieu tient d’abord à la disproportion de nos natures, puis aux obstacles et distractions extérieures et enfin à notre propre indifférence intérieure.
La prédication évangélique de Jésus consiste souvent à rendre la vue aux aveugles, à savoir les aider à surmonter le fruit du péché que sont ces deux aveuglements de l’indifférence au divin et de la distraction. Mais la personne même de Jésus est destinée à nous faire connaître Dieu tel qu’en lui-même. Jésus est comme notre télescope pour les galaxies. Prenant notre nature, le divin nous accoutume à sa nature. Alors que notre réalité ne peut saisir la réalité divine, le Seigneur a saisi notre nature pour nous faire accéder à la sienne. Dieu se donne à connaître de manière à ce que nos yeux puissent le voir, nos mains le toucher, nos oreilles l’entendre. Que nos sens le perçoivent, que notre intelligence le comprenne, que notre cœur puisse aimer et être aimé de Lui. Notre nature humaine elle-même devient l’instrument de la connaissance et de la contemplation de Dieu.
La quotidienneté du signe, sa pauvreté et sa simplicité – un petit enfant emmailloté dans une crèche – est la première révélation que Dieu nous fait de lui-même. Eveillés par l’annonce des anges, les bergers approchant, s’inclinant, adorant, ont su percevoir, à partir de l’humble humanité présentée à leur regard, la divinité qui se livrait à eux. A leur suite et à leur exemple, venez et adorons. Contemplez des yeux de l’esprit, du cœur et de l’âme, l’enfant qui est livré devant vous, de sorte que vous entriez par cette vision, dans le cœur de Dieu.
Un petit enfant près de sa mère. Alors qu’au dehors, la nuit poursuit sa course. Que le froid et les ténèbres environnent cet endroit, une douce lumière, celle peut-être d’une lampe, vient éclairer le visage du nouveau-né, les yeux et ses petits poings encore fermés. Il n’est pas alors tenu chaudement tout contre le sein de sa mère, mais couché dans la mangeoire, dit l’Ecriture, comme livré et disposé. Fils de Marie, il est là où chacun peut le prendre et le porter contre son cœur. Contemplez cette vision, qu’elle vienne toucher votre cœur pour le transformer. Saisissez-le pour vous laisser saisir.
Les habitants de Bethléem dorment chez eux ou sont pressés à l’auberge de manger et de boire. Le roi Hérode dans son palais tout entouré de gardes est tout autant gardé que les prisonniers qu’il détient dans ses prisons cruelles, emprisonné lui-même tant il craint pour sa vie. L’Empereur de Rome est dans ses augustes et ambitieuses pensées, il recense et compte toute la terre. Il veut régner et dominer sur toutes les nations. Le monde autour est indifférent, pesant dans son indifférence. Il est occupé à autre chose et embarrassé dans ses occupations. Sans aucun doute vous portez en vous-même cette indifférence, vous éprouvez en vous-même cette pesanteur, vous êtes encombrés et embarrassés de tant de choses. Partout sur la terre, dans les cœurs, dans les esprits, tant de préoccupations et de soucis, tant de peurs et de malheurs, tant de vies effacées par un ouragan, tant de morts et de naissances, tant de joies et de peines, d’espoirs et de craintes, agitent les peuples comme des myriades de feuilles au grand vent d’histoire. Tout cela qui parait si lourd et si important, n’est à la douce lumière baignant la crèche et le visage endormi du Premier-Né, qu’une ombre qui passe, une fumée bientôt dissipée. Alors, vous percevez ce qui est vraiment important. Ce qui demeure n’est rien de tout cela qui prétend toujours captiver votre attention et mobiliser vos forces. Contemplez et soyez libérés.
La gloire de Dieu dissipe le poids du monde et cette gloire est couchée dans la mangeoire. De toute chose, la grâce divine lève la pesanteur et cette grâce est dans les langes. La paix qui règne en cet endroit ignoré du monde entier est la vraie paix sur la terre, pour tous les hommes qu’aime le Seigneur en son cœur divin devenu cœur battant du petit enfant. A Noël, voyez pour entrer dans la vision de Dieu. Contemplez le visage du nouveau-né qui vous dévisage. Ayant pris votre humanité, il vous rend à votre propre humanité. Vous donnant à contempler sa divinité, Il vous ouvre à votre propre divinité. Venez et adorez, contemplez et demeurez en sa présence, abandonnez-vous à celui qui s’est abandonné devant vous, laissez-vous aimer par celui qui s’est laissé aimer par une maman et découvrez ainsi dans votre cœur, dans votre être enfin disponible, Celui qui vous aime tant.
Amen.
Prononcée le 24 décembre 2025, Cathédrale Saint-Sauveur, Aix-en-Provence
Année A