Homélie de Mgr Delarbre – Rameaux 2026

Homélie de Mgr Christian Delarbre, archevêque d’Aix-en-Provence et Arles

Dimanche des Rameaux

«Désarme-les, désarme-nous, désarme-moi »

Le récit de la Passion est un récit de grande violence et aussi un récit de la mystérieuse défaite de la violence au moment même où elle semble l’emporter, triompher et régner sans partage. Nous sommes marqués par la violence actuelle en nos vies, nos sociétés, nos familles, nos Eglises, nos communautés, nos entourages, nos pays, notre monde, les guerres partout, violences répondant aux violences passées et promettant des violences futures. Aujourd’hui j’entends ce récit de la passion comme un récit de violence et un récit de la défaite paradoxale de la violence.

 

Toutes les violences y sont réunies. Violence de l’argent : « Que voulez-vous me donner si je vous le livre ? » – Violence de la trahison du proche, de l’ami, du frère : « L’un de vous va me livrer » – Violence de l’abandon et du reniement : « Non je ne le connais pas ! » – Violence de l’indifférence : « Il les trouva endormis » – Violence de la foule venue avec des bâtons. Violence des chefs du peuple. Violence des gardes et de leurs épées. Violence lâche qui vient dans la nuit alors qu’il prêchait dans le Temple au vu et au su de tous. Violence de qui veut se défendre et se rebeller et cette parole : « Range ton épée, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée », leçon jamais apprise. Violence des faux témoins, des procès arrangés. Violence des comités de salut public, des conseils, des partis, des coteries, des intérêts. Violence d’Etat du gouverneur, violence de l’Etat absolu, sans justice et cependant lâche et faible, puisqu’elle cède à ceux qui crient le plus fort et se range au rang des véritables violents et des fauteurs de trouble. Violence physique ô combien ! Crachats, coups, fouet, torture, couronne d’épine, clous, crucifixion, lente agonie. Cette violence qui n’est pas juste une exécution capitale mais la destruction délibérée et inexorable d’une personne dans son humanité.

 

Par définition, la violence est une œuvre de mort et une œuvre de mal. Elle est signe du péché, péché elle-même, née du péché et promesse du péché. La première parole d’Adam après la faute est une violence faite à sa femme (Gn3,12). Le premier geste de l’humanité balbutiante est le meurtre d’Abel par Caïn (Gn 4,8). Et Lamek le descendant de Caïn est le témoin de la violence qui engendrera davantage de violence : « Caïn sera vengé sept fois, Lamek soixante-dix fois sept fois ! » est-il écrit (Gn 4,24). A l’autre bout de l’histoire, Jésus : « Tu pardonneras non pas sept fois, mais soixante-dix fois sept fois » (Mt 18,22). A l’autre bout de cette chaine aux maillons d’acier qui enserre et étrangle toute l’humanité, le monde et la création entière dans ses cycles destructeurs et mortels, la croix qui seule est parvenue à la briser et depuis, les disciples de la croix, les multitudes de martyrs de l’amour dont le témoignage retentit de siècle en siècle, depuis les premiers disciples de Jésus qui moururent comme lui et jusqu’à nos jours parmi les milliers de ceux qui chaque année perdent la vie par amour de Jésus.

Parmi ceux-ci, Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran, martyr d’Algérie, dont on fait mémoire 30 ans après son assassinat en 1996 et dont nous avons fait mémoire ensemble, les évêques de France à Lourdes la semaine passée. Il écrivait ceci, en anticipant la violence qui devait lui être faite, alors qu’on l’exhortait à quitter l’Algérie en proie à la guerre civile qui fit 120 000 morts : « Comme Marie, comme saint Jean, est-ce que ce n’est pas essentiel pour un chrétien d’être là, au pied de la Croix où Jésus meurt abandonné des siens, dans les lieux de souffrance, dans les lieux de déréliction, d’abandon ? (…) Où serait l’Église de Jésus-Christ si elle n’était pas là d’abord ? »

 

Et parmi les mêmes martyrs d’Algérie, le frère Christian de Chergé de l’abbaye de Tibberine écrivant à la suite de la première visite du chef de guerre islamiste « Je ne peux demander à Dieu : “Tue-le.” Mais je peux demander : “Désarme-le.”

Et aussitôt surgit cette exigence plus radicale encore : ai-je le droit de demander que l’autre soit désarmé, si je ne commence pas par demander : “Désarme-moi, désarme-nous en communauté.” » Ce que reprit le jour de son élection le pape Léon dans son exhortation à vivre la paix désarmante parce que désarmée. C’est pourquoi je termine ce propos, cette méditation de la passion par la prière de celui qui donna sa vie pour Jésus et par amour des algériens qui souffraient de l’oppression et par amour même des oppresseurs et de ses assassins :

 

Seigneur, désarme-les de leurs kalachnikovs,

de leurs bombes, de leurs ceintures, de leur haine,

de leur soif de vengeance, de leurs aigreurs

et de leur ignorance.

Seigneur, désarme-nous de notre volonté de puissance,

de notre sentiment de supériorité, de notre besoin de dominer,

d’avoir toujours raison, de vouloir tout ramener à nous-mêmes,

à nos acquis, à nos savoirs, à notre histoire.

Seigneur, désarme-moi de mon orgueil, de ma fierté,

de mes excuses, du mépris, de la colère, de la rancune,

de l’hypocrisie, de l’envie, de mon assurance,

de ma suffisance, de mon arrogance.

Donne-moi de me dépouiller petit à petit

car, quand je suis faible, c’est alors que je suis fort.

Pour arriver à la Pâque, il me faut accepter

d’être sans arme, nu avec le Christ sur la croix.

 

Amen

Prononcée le 29 mars 2026, Dimanche des Rameaux, Cathédrale Saint-Sauveur, Aix-en-Provence

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