Homélie de Mgr Delarbre – Jeudi Saint 2026
Homélie de Mgr Christian Delarbre, archevêque d’Aix-en-Provence et Arles
JEUDI SAINT
« Du regard, suive chacun de tes gestes »
Seigneur Jésus, en ces jours saints, l’Eglise entière se met en ta présence et à genoux, elle entre dans la contemplation et l’adoration. Oui, elle contemple et adore en Ta personne l’agneau sans tache immolé à la tombée du jour et dont le sang versé sur le bois de la croix écarte de ton peuple l’ange vengeur.
Seigneur Jésus, notre aimé, ce soir nous contemplons l’offrande que tu fais de ta vie par amour pour ceux et celles que l’Evangile appelle « les siens qui sont dans le monde ». Tu fais de nous, pauvres êtres égarés dans le monde, « les tiens », ceux que tu aimes et que tu viens aimer jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême, dit une autre traduction, eis telos, jusqu’à l’achèvement, jusqu’à l’accomplissement. Nous contemplons, en te suivant sur ce chemin pascal, l’accomplissement de toute chose, l’achèvement de tout dessein, la fin et la totalité de tout amour, de cet amour inexplicable, incommensurable, au plus haut point mystérieux qui fut à l’origine de toute chose et qui est révélé ce soir comme l’achèvement de toute réalité, l’alpha et l’oméga du cosmos, les mains divines qui enserrent tendrement toute notre pauvre vie dans sa totalité.
Seigneur Jésus, je veux suivre du regard chacun de tes gestes, aidé en cela par l’auteur sacré qui en fut le témoin. Plus que les paroles à mes oreilles finalement toujours encombrées du bruit du monde et de mon bruit intérieur, tes gestes dessillent mon regard. Et ce qu’il m’est donné de contempler c’est toi, mon Jésus bien-aimé, sortant de Dieu et t’en allant vers Dieu. Puisses-tu accepter que je te contemple dans ton mouvement et qu’avec toi j’accueille ce qui vient de Dieu et avec toi, je m’en retourne vers Dieu. Feu issu de l’ardent brasier d’un amour divin, tu m’emportes vif de retour en cette flamme.
Je veux suivre chacun de tes gestes accomplis par ton corps très saint né de la Vierge Marie, le mouvement de tes mains, l’inclination de ton visage, l’élan par lequel tu te lèves de table, autour de laquelle sont réunis tes disciples et au milieu desquels j’aime ce soir, par ta grâce, me placer, témoin étonné. Tu te lèves – et je reste assis – tu déposes ton vêtement – et je reste vêtu. Oh Christ, je le sais demain soir il me faudra contempler dans la douleur ton corps nu dressé sur la croix et livré au regard impur des pécheurs. Cependant, dans la douce lumière de ce soir, je contemple le corps dont tu as accueilli l’humanité – et j’y reconnais mon humanité- Tu es sorti de Dieu et tu te présentes en époux de la nature humaine. Tu nous montres le Père et par le même temps tu me révèles à moi-même ce que veut dire qu’un être humain. Ton humanité n’est pas l’oripeau dont tu te serais déguisé pour nous accoutumer à toi, oh non, c’est bien davantage, c’est la révélation de ce qu’a voulu l’amour divin en me créant. Tu te lèves, et je me vois, tu te dévêts, je me découvre, je te dévisage et je prends visage, je te contemple et dans ton regard, je me reconnais.
Seigneur Jésus, tu prends un linge, tu le noues à ta ceinture. Ce linge à la ceinture, voici la tenue du serviteur.
Je sais que tu me l’as promise, comme tu l’as promise à ton apôtre Pierre, dont nous sommes tous successeurs, comme prêtre et comme évêque, quand tu lui as dit : « Un jour tu étendras les mains et c’est un autre qui nouera ta ceinture ».
Cet autre, Seigneur, je veux que ce soit toi, ce soir où je te vois nouer toi-même le linge à ta ceinture pour avancer sur la voie du serviteur. Car je sais que la tenue qui est la tienne est celle que désormais je revêts pour te rendre présent dans l’assemblée des fidèles, l’aube et l’étole sacerdotale. Que cette tenue de serviteur fasse bien de moi un véritable serviteur ! Car te contempler en ton service, c’est vouloir t’imiter.
Seigneur Jésus, je vois ensuite avec l’étonnement de Pierre que tu prends le bassin, y verse de l’eau et te prosternes à mes pieds que tu laves avec attention, puis tu les essuies avec tendresse. C’est vrai que ces pauvres pieds sont ceux des égarés de la route, des fils prodigues chancelant vers la maison du Père, les pieds des boiteux de la vie, des fatigués de l’existence. Au contact de tes mains divines les voilà transfigurés, devenant « les pieds chaussés de l’ardeur à annoncer l’Évangile de la paix » (Ep6,15). Oui, lavés par toi, ils sont beaux, les pieds du messager qui annonce la paix, qui porte la bonne nouvelle, qui annonce le salut, et vient dire à Sion : « Il règne, ton Dieu ! » (Is 52,7). Ton service d’esclave est une puissance de transfiguration. Tu laves les pieds fatigués et découragés et tu raffermis les disciples et les messagers de la bonne nouvelle. T’imiter dans le service ne consiste pas seulement à se mettre à genoux et laver les pieds, mais à les libérer, les raffermir, les révéler pour qu’ils dansent aux chants du Royaume.
Me voici alors conduit au mystère. Comme Moïse s’étant déchaussé à l’approche du buisson ardent, mes pieds lavés peuvent fouler l’espace du saint des saints, du mystère des mystères. Tu pris le pain et le rompis – ici la contemplation ne cesse plus – il faudrait se taire – demeurer longuement en silence. Juste regarder tes mains, ce pain rompu, ton corps livré. La coupe, ton sang versé. Mystère des mystères que la très sainte eucharistie. Elle n’appartient à personne mais elle fut confiée à tes apôtres, ils l’ont transmise, me voici la célébrant. Elle est unique à jamais entre les mains du seul prêtre pour l’éternité mais la voici présente dans le temps, dans mon jour. Il y a là, pour le prêtre que je suis, l’extrême brulant de la présence divine, le jusqu’au bout de son amour. Dans mes mains de prêtre, celles de Jésus, dans mes mains de bourreau, ton corps rompu, dans vos mains à vous de disciple, son corps livré. Tout en moi tient à cela. Je me dis parfois – s’ils savaient – qu’il devrait y avoir émeute aux portes du séminaire pour être choisi afin non pas seulement de contempler le puissant mystère mais d’être celui qui le rend présent, chose inouïe, non méritée, jalousement et secrètement gardée. Comme Elie écartant Elisée pour l’éprouver, je devrais leur dire à ceux qui se présenteraient : « Va-t’en, retourne là-bas, je n’ai rien fait ! » (1R19,20) « Circulez, n’approchez pas » !
Seigneur Jésus, la dernière contemplation de ce jour sera dans la nuit, silencieux quand tu pries ton Père. Peut-être verrai-je l’ange qui vient te conforter, à moins que je ne puisse être cet ange à tes côtés, durant un instant si frêle au moment où tu portes le poids du monde et de son péché, le poids du temps rongé par la mort, le poids si lourd que tu prends sur mes épaules et sur les épaules de toute l’humanité. Tu ploies ce soir pour que nous nous relevions.
AMEN
—
Prononcée le Jeudi 2 avril 2026, Jeudi Saint, Cathédrale Saint-Sauveur, Aix-en-Provence
Homélies de la Semaine Sainte 2026