Homélie de Mgr Delarbre – 21 juin 2026 – Ordination de Julien Jaeuk Park
Homélie de Mgr Christian Delarbre, archevêque d’Aix et Arles
Ordination de Julien Jaeuk Park
L’enfance du prêtre
« Je ne sais pas parler, je suis un enfant » se défend le prophète Jérémie à l’orée de son appel. Julien, vous êtes un enfant de Corée et vous voilà loin de chez vous. Inspiré par l’exemple de saint Laurent Imbert venu de Marignane et Calas pour annoncer Jésus à vos ancêtres, vous avez répondu avec courage à l’appel du Seigneur pour servir l’Evangile sur les terres natales du saint missionnaire. Ce courage missionnaire est la première grâce que le Seigneur vous fait par l’intercession de saint Laurent. Le courage de quitter famille et patrie, d’aller en terre lointaine et étrangère, parmi des peuples dont on ignore les mentalités et les usages et par-dessus tout dont on ignore la langue. Tout cela, saint Laurent le fit voici 200 ans. Il n’a rien retenu pour lui-même, il a tout donné pour le Seigneur et pour le peuple auquel il a été envoyé, jusqu’à donner sa vie. Pour cela, il accepta de redevenir petit enfant et de ne pas savoir parler. Ce verset de Jérémie s’applique de manière particulière aux missionnaires qui doivent apprendre la langue de ceux qu’ils viennent servir pour la cause de l’Evangile. Si cela demande de grands efforts et un grand travail, que s’imposa saint Laurent et que, Julien vous vous êtes imposé à son exemple, le verset est bien plus profond encore et bien davantage riche de sens pour le prêtre que vous allez devenir.
« Je ne sais pas parler » dit Jérémie, et il reçoit comme réponse, « Je mets dans ta bouche mes paroles » Saint Laurent ne porta pas à l’autre bout du monde ses manières de faire, de penser, de vivre, il ne porta pas ses propres paroles, ses opinions, ses réflexions qui auraient été de toute manière inintelligibles et pas seulement par méconnaissance de la langue. Il prononça un langage universel, un langage que tous pouvaient entendre, un langage inspiré par l’Esprit Saint qui fait que chacun comprend dans sa propre langue ce qui est dit. Il porta le langage de l’amour. Il pouvait bien balbutier, le langage de l’Evangile, la proclamation de l’amour du Seigneur pour chacun, se faisaient entendre par son attitude et par l’image de la croix dont saint Laurent se fit une vivante illustration, par le don de soi, par l’oblation de lui-même jusqu’au dernier sacrifice. Il fut une image vivante de cette croix du Christ tant accueillie et vénérée que les martyrs coréens préférèrent mourir plutôt que de la piétiner. Tel est le véritable langage du prêtre. A quoi bon maîtriser notre langue maternelle si nous ne savons pas le langage de la croix et le langage de l’amour donné, langages reçus du Seigneur, langages dont le prêtre est le premier auditeur afin de pouvoir les prononcer, langages auxquels s’ouvre le cœur du prêtre pour qu’il puisse ouvrir celui des fidèles, langages qui bouleversent et convertissent la personne du prêtre du premier au dernier jour de son sacerdoce pour en être le fidèle locuteur. Par votre travail, Julien, vous avez acquis une belle connaissance du français, mais n’oubliez pas l’essentiel, le langage que donne le Seigneur à son fidèle serviteur est le langage de l’amour et le langage de la croix.
« Je ne sais pas parler, je suis un enfant » dit Jérémie. Cet état d’enfance n’est pas seulement ce que le missionnaire expérimente en terre étrangère, devant réapprendre tant de choses, tandis qu’il prononce quelques mots et que son langage sonne aux oreilles de ceux qui l’entendent comme le balbutiement d’un jeune enfant. Par le baptême, nouvelle naissance, ne sommes-nous pas devenus enfants de Dieu, l’être nouveau délivré de la mort et promis à la vie éternelle ? Nous entrons aussi dans l’enfance spirituelle de celui qui sait que tout vient de son maître et Seigneur. Nous nous souvenons de l’exhortation de Jésus à ses disciples : « Si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. » (Mt 18, 3). L’enfance concerne donc chaque chrétien. Mais elle concerne à un autre titre, différent mais essentiel, le prêtre.
On a beau l’appeler un presbuteros, un « ancien », le prêtre doit renaître comme un enfant. On peut alors reprendre l’interrogation de Nicodème à Jésus : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? » Le prêtre ne renaît pas d’en haut seulement par le baptême, comme chrétien, mais aussi par l’ordre et par l’imposition des mains car l’état d’enfance est la nature profonde du serviteur de Dieu.
Cela nous rappelle que, dans le grec de l’Evangile, le mot païs, l’enfant, est aussi employé dans le sens de serviteur. En Mt 13, 27 citant Isaïe : « Voici mon serviteur (mon enfant) que j’ai choisi, mon bien-aimé en qui je trouve mon bonheur. Je ferai reposer sur lui mon Esprit. » Ou encore dans la guérison du serviteur du centurion en Luc 7, 7 : « Dis seulement une parole et mon serviteur (mon enfant) sera guéri », ce serviteur dont le même centurion disait : « Je lui dit fais ceci et il le fait ». Et c’est d’ailleurs le sens de la réponse du Très-Haut au prophète Jérémie : « Ne dis pas : “Je suis un enfant !” Tu iras vers tous ceux à qui je t’enverrai ; tout ce que je t’ordonnerai, tu le diras. ». Il ne s’agit pas de dire « je suis un enfant » pour ne rien faire, mais au contraire, pour obéir. Va vers ceux à qui je t’enverrai. Ce que je t’ordonnerai, tu le diras. L’enfance du prêtre est son obéissance de serviteur. L’enfance particulière du prêtre est celle du serviteur obéissant par laquelle se parfait son imitation de celui dont il manifeste la présence, le Serviteur dont l’auteur de l’épitre aux Hébreux dit : « Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance » Le Fils de Dieu obéit au Père pour accomplir sa volonté et renoncer à la sienne. L’enfance du prêtre est celle du Fils qui obéit à son Père pour accomplir sa volonté et effectuer son ministère. Prêtres, nous acceptons de devenir les serviteurs du Serviteur et de l’imiter dans son abaissement par lequel la grandeur du mystère divin se fait quotidienne, proche, à la mesure de la faiblesse humaine. C’est ainsi que nous apprenons à servir, non en retenant une dignité qui ne nous appartient pas, mais en revendiquant d’imiter celui qui se fit le dernier et le serviteur de tous.
Cher Julien, comme Jérémie tu es appelé, le Seigneur place en ta bouche les paroles de l’Evangile de l’amour et le langage de la croix que tu annonceras non pas seulement par des mots mais par ta vie et ton service de prêtre. Comme Jérémie, tu es invité à entrer dans cette enfance particulière par laquelle tu entres dans l’obéissance du Christ. Souviens-toi que le prêtre est revêtu d’une telle grandeur – mais pauvre homme, elle n’est pas la tienne ! – qu’il est en très grand danger s’il ne cultive pas cette attitude du serviteur obéissant, de cet enfant qui fait sienne la volonté de son père, de ce petit en éternel apprentissage qui suit du regard les gestes de son maître qui l’enseigne, de ce serviteur qui apprend l’obéissance par l’oblation continue de sa vie. Par cette manière d’enfance, apprends donc à être le serviteur de la volonté de ton Père du Ciel.
AMEN
Prononcée le dimanche 21 juin 2026, cathédrale Saint-Sauveur, d’Aix-en-Provence
Année A